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Lucien Durosoir, violoniste-compositeur

OPPB | Mardi 4 novembre 2014

L'Orchestre de Pau Pays de Béarn et Fayçal Karoui rendront hommage à ce merveilleux compositeur dans le cadre de la commémoration du Centenaire 14/18 en interprétant "Funérailles. Suite pour grand orchestre" lors des concerts symphoniques de novembre.

Né en 1878, Lucien Durosoir s’est illustré comme violoniste de 1900 à 1914 sur  les  grandes  scènes  musicales  de  l’Europe.  En  1898  il  entrait  comme premier violon aux Concerts Colonne, mais démissionnait au bout d’un an, attiré par la carrière de soliste. Il décidait alors de quitter Paris pour recevoir en Allemagne l’enseignement des maîtres Hugo Heermann et Josef Joachim et se lançait, à 22 ans, dans une carrière internationale.

Les archives familiales témoignent  des  concerts  qu’il  donnait  chaque  année,  entre  1901  et  1914, à Vienne, Berlin, Leipzig, Prague, Bruxelles, Venise et de nombreuses villes françaises. Parcourant l’Europe, il avait inlassablement poursuivi son idéal : faire connaître les contemporains français à l’extérieur des frontières, jouer en France les maîtres étrangers. Il avait donné en première audition à Paris (1899) le Concerto de Niels Gade lors de son premier concert en soliste à la salle Pleyel, puis en 1901, le Concerto de Richard Strauss et, dernier en date des grands chefs d’œuvres de musique concertante contemporaine,  le Concerto de Max Bruch qu’il joua, en février 1904, à Paris salle des Agriculteurs. Le Concerto pour violon et orchestre de Brahms était particulièrement cher à son cœur, car il avait rencontré Josef Joachim, dédicataire et créateur de l’œuvre. Il se sentait ainsi un peu dépositaire de la tradition brahmsienne et il eut le bonheur de donner, en février 1903 à Paris, la première audition française de ce concerto que les plus grands violonistes négligeaient : Ysaÿe trouvait qu’il manquait de mélodie, Geloso le disait mal écrit pour le violon, Thibaut l’ignora toute sa carrière.

Voir l'image en grand Lucien DurosoirCet  élan  fut brutalement  rompu, le 1er août 1914, par l’ordre général de mobilisation. On imagine ce qu’a pu être, pour ce germanophile familier des scènes berlinoises et viennoises, de la langue et de la culture allemandes, une déclaration de guerre au territoire dont tout le rapprochait, intellectuellement et affectivement. L’interminable et terrible parenthèse de la Grande Guerre a été fatale à sa carrière de soliste, en même temps qu’elle a été déterminante pour sa vocation de compositeur. En  effet,  revenu  à  la  vie  civile,  il  allait  devoir  renoncer,  pour  des  raisons matérielles, sociales et psychologiques, à reprendre sa vie de violoniste. C’est ainsi qu’il décida de réaliser un rêve, souvent caressé pendant la guerre, durant les longues heures de compagnonnage avec le compositeur André Caplet : composer. Pendant les premiers mois de l’année 1918, dans l’inconfort du pigeonnier de Suippes où il était l’adjoint du sergent colombophile Caplet, il avait multiplié, sous la houlette du Prix de Rome, les essais et exercices ; il avait alors acquis la certitude qu’il pourrait, dès qu’il s’adonnerait à la composition, donner  “des fruits mûrs”.

Retiré  dans  le  sud-ouest  de  la  France  dès  1923,  Lucien  Durosoir  n’avait souhaité ni se mêler à la vie artistique parisienne de l’après-guerre, ni publier ses œuvres immédiatement. Il comptait, pour cela, sur le futur. Le futur, ce devait être une nouvelle guerre mondiale, durant laquelle sa maison fut, un temps,  occupée  par  l’ennemi  et  sa  production  interrompue,  ne  serait-ce que par le manque de papier à musique… Le retour de la paix avait bientôt été suivi par la maladie et Lucien Durosoir mourut en 1955, sans avoir fait publier ses œuvres : quarante et une en trente années, de la pièce brève pour un  instrument  à  la  vaste  composition  pour  grand  orchestre  symphonique (Poème, 1920, Déjanira, 1923, Funérailles, 1930).


Funérailles. Suite pour grand orchestre  [1930]

Lucien Durosoir avait souvent évoqué cette œuvre devant son fils encore enfant en lui disant : « Elle est écrite à la mémoire de tous ces soldats qui sont morts pour sauver notre pays ».Pourtant, comme tout le reste de l’œuvre du compositeur, cette partition était restée manuscrite, soigneusement rangée sur un rayon de la bibliothèque, autant dire inaccessible aux interprètes. Un seul trait la distinguait des autres : elle était revêtue d’une belle reliure, comme si, par ce geste, le musicien voulait lui conférer une noblesse particulière, lui donner une place d’exception, lui indiquer symboliquement le chemin qui serait le sien, plus tard, celui de la reconnaissance.

Le manuscrit de grand format, haut, large et épais, a récemment donné naissance à une “vraie” partition, un “conducteur” pour le chef d’orchestre et le matériel pour les instrumentistes, fruit du travail éditorial mené par Luc Durosoir, le fils du compositeur, et qui permet à l’œuvre d’être enfin présentée au public.

C’est à Fayçal Karoui, à la tête de l’Orchestre de Pau Pays de Béarn, qu’il appartient de révéler Funérailles au cours de la création publique qui se tiendra au Palais Beaumont, du 19 au 23 novembre 2014.

Qu’est-ce que Funérailles, Suite pour grand orchestre ?

La suite est en quatre mouvements, l’orchestre compte 22 pupitres instrumentaux ; la présence de 4 cors, du piccolo et du contrebasson, 2 trompettes et 2 trombones, 2 harpes et 3 percussions autour du noyau des cordes et des bois énonce la recherche de puissance sonore et de plénitude des timbres.

Roses de Damas, pourpres roses, blanches roses,
Où sont vos parfums, vos pétales éclatants ?
Où sont vos chansons, vos ailes couleur du temps,
Oiseaux miraculeux, oiseaux bleus, oiseaux roses ?

Ces quatre vers nostalgiques extraits des Cantilènes de Jean Moréas et qui ouvrent le premier mouvement, évoquent ces dernières pensées des condamnés qui, avant même de dire adieu à la vie, en appellent à ces beautés qu’ils ne verront bientôt plus. Jean Moréas (Johannes Papadiamantopoulos, 1856-1910) est, parmi les symbolistes, le poète auquel Durosoir se référait le plus souvent. Le premier mouvement s’étend sur 180 mesures et voyage entre des tempi très variés (Assez modéré, très souple ; Assez vif et passionné ; Vif et avec beaucoup de décision) ainsi qu’entre des tonalités éloignées (deux sections en sol majeur encadrant une section en la bémol) elles-mêmes constamment altérées. Ceci appartient bien à la « manière propre » de Durosoir. On retrouve ce trait dans toute sa musique de chambre. L’orchestration est rendue très dense par les nombreux dédoublements d’instruments, les superpositions rythmiques binaires et ternaires, les trilles, les trémolos.

Le deuxième extrait consiste en deux strophes de « Remembrances », (Les Syrtes, 1884) qui confirment le rêve nostalgique, pour entrer dans le 2e mouvement :

D’où vient cette aubade câline
Chantée – on eût dit – en bateau

Où se mêle un pizzicato
De guitare et de mandoline

Je me souviens, je me souviens
Ce sont ces défuntes années
Ce sont des guirlandes fanées
Et ce sont des rêves anciens

Quatre  nouveaux  vers  des  Cantilènes  introduisent  le  3e  mouvement,  dont  le  caractère  dominant  est  fait  de douceur et d’expressivité.

Voix qui nous revenez, bercez-nous, berceuses voix,
Refrains exténués de choses en allées
Et sonnailles de mule au détour des allées.
Voix qui revenez, bercez-nous, berceuses voix.

Le texte qui introduit le 4e mouvement est une longue poésie de quatre sizains mêlant octosyllabes et décasyllabes, publiée dans les Cantilènes. Les deux premiers vers de chaque strophe résonnent comme une litanie :

Toc toc, toc toc. Il cloue à coups pressés
Le menuisier des trépassés.

Tandis que le menuisier des trépassés renvoie à l’universalité de la mort, l’évocation de l’amour brisé ramène la mort à sa dimension individuelle.

Taille un cercueil très grand, très lourd,
Pour que j’y couche mon amour

Les derniers vers disent clairement que cette poésie n’est pas dédiée à des morts héroïques et nombreuses mais qu’elle s’inscrit dans le sentiment général de désespoir et d’anéantissement qui habite les poésies de Moréas. Lucien Durosoir partageait un grand nombre des valeurs esthétiques de Moréas, en même temps que cette désespérance qui s’exprime dans tant de mouvements de sa musique de chambre (1er et 3e quatuors, Nocturne, Chant élégiaque, Rêve).

Dans ses œuvres tardives (après 1927), Durosoir pratique une esthétique de la rupture, un peu à la manière de  Beethoven  dans  ses  derniers  quatuors  :  ruptures  dans  le  rythme,  le  tempo,  l’éthos  général,  contrastes harmoniques et oppositions violentes entre sections brèves. Cet homme, indifférent jusqu’à la surdité au monde musical contemporain qu’il ne veut pas connaître, est exclusivement à l’écoute de sa musique intérieure. Tout désir de plaire est banni de sa pratique de compositeur. Il préfère demeurer inconnu que de céder à quelque mode que ce soit. Il estimait et disait à son fils que son œuvre serait découverte, plus tard, lorsque son heure serait venue.
Son heure est venue.

Georgie Durosoir

Voir aussi :

Yossif Ivanov et l'OPPB 19-23 novembre 2014

Centenaire 14-18

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