chroniques
© ville de pau23 mars 2009
« Bastingage » est la chronique de Christian Laborde, écrivain, publiée chaque mois sur le site Internet de la ville.
Cernée de banques et de distributeurs de billets, la place Clémenceau ne me fait pas triper. Vue du ciel, contrairement aux autres places paloises qui exhibent comme autant de biscoteaux l'empilement de leurs pierres, elle figure un carré décharné, une portion géométrique de désert dont le vent, après s'être engouffré entre les immeubles du Palais des Pyrénées, aurait effacé les dunes, chassé le dernier sable, expulsé les chameaux.
S'est-il jamais passé quelque chose, place Clémenceau ? Jadis, un marché s'y tenait, mais, de jadis et de naguère, je ne me soucie guère : je suis né sans rétroviseur.
Il manque peu de chose à la Place Clémenceau pour qu'elle devienne vivante, pour qu'elle fasse son boulot de place. C'est pas de la tarte, le boulot de place. C'est un taf à temps complet, suceur d'énergie, ingrat. Egalement un truc d'artiste. Une place, en effet, a pour mission de rendre heureux celles et ceux qui la traversent, la clope au bec, le journal sous le bras, et des soucis plein la tête. Elle doit nous aider à oublier, le temps que dure la traversée, le bureau, les collègues, le patron, l'élyséen pimpoï qui nous assomme avec ses embardées syntaxiques, ses montres et sa danse de Saint Guy.
Pour que la place Clémenceau, faisant son job de place, nous rende un peu de notre insouciance, il suffirait de la recouvrir de gazon, de gazon anglais, à la fois fin et dense, ce gazon sur lequel file et zigzague sans jamais se laisser saisir Jean-Baptiste Elissalde, ou Damien Traille. La place devenue verte, la tentation serait grande – et il serait sot d'y résister ! -, de planter au beau milieu de la pelouse, des poteaux de rugby. Des balcons, des voitures, en sortant du parking souterrain, les Palois ne verraient qu'eux. C'est important, en toute circonstance, de voir, les poteaux. André Boniface me racontait, il y a peu, que lorsque l'ambulance avait reconduit à la maison familiale le corps sans vie de son frère Guy, il avait fait installer son cercueil ouvert, non dans la chambre, mais dans le salon : « Tu comprends, depuis le salon, Guy pouvait voir les poteaux de rugby »
Une place verte, avec des poteaux de rugby ! C'est beau, des poteaux de rugby. C'est une oeuvre d'art, un truc plus fort que Ben ou César, une structure gracile qui, avec ses longues flèches blanches suggère l'envol mieux que le plus audacieux des clochers. Et sur la barre transversale, modeste, aussi discrète que celles composant le châssis d'une toile de maître, l'on pourrait mettre du linge à sécher. Les gitans, de passage à Pau, étendraient leurs lessives entre les poteaux, Pau ressemblerait alors à l'Italie et, traversant la place Clémenceau, nous fredonnerions Le Sud de Nino Ferrer. Et, sait-on jamais, peut-être que les joueurs de la Section Paloise, découvrant les poteaux de la place Clémenceau, auraient de nouveau envie de courir vite et de marquer des essais.
Christian Laborde
http://www.christianlaborde.com
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