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© le guilly en tête lors du tour de france 1954 remporté par louison bobet28 juin 2010
« Bastingage » est la chronique de Christian Laborde, écrivain, publiée chaque mois sur le site Internet de la ville.
Depuis que je suis môme, je prends mes vacances en juillet. Trois semaines. Sans bouger. Sans voyage. Sans réservations. Sans billets. Sans douaniers. Sans portique de sécurité. Trois semaines durant lesquelles l'ennui débarrasse le plancher. Mes vacances à moi, depuis le temps des confitures et des Knep aux pieds, c'est le Tour de France.
Le Tour de France, c'est l'enchanteur de juillet. Juillet, la canicule, je suis môme, à Aureilhan, dans les Hautes-Pyrénées, mon père fait la sieste, en marcel, l'avant-bras posé sur le front. La mouche qui, en zonzonnant, se pose sur ses lèvres, le fait grimacer, perturbe son ronflement, pas son sommeil. Seuls les « A vous la route du Tour, à vous Jean-Paul Brouchon ! » venus de la cuisine et fusant du Radiola, lui font ouvrir l'oeil, sa paupière se relevant d'un coup. Je file vers sa chambre lui dire ce qui se passe, le rassurer. Non, Raymond n'a pas crevé. Non, son mécano n'est pas dans la pampa. Non, son mécano n'a pas oublié de le relancer après la crevaison, comme en 64, lors du contre la montre disputé entre Peyrehorade et Bayonne. Non, tout va bien, Raymond est devant. Raymond devant, mon père se rendort, c'est l'été.
Raymond, c'est Poulidor, et mon père a passé tous les mois de juillet à attendre que Raymond Poulidor démarre. Il aura attendu de juillet 1964 à juillet 1974, et le 15 juillet 1974, Raymond Poulidor attaque, violemment, dans le Pla d'Adet, remportant l'étape. Il a, cette année-là, 38 balais, et Antoine Blondin le baptise le « quadragéneur » Et le « quadragéneur » en question monte sur le podium à Paris, sur la deuxième marche très exactement, la première étant réservée à un certain Eddy Merckx.
L'été, le Tour, le Radiola, la voix de Jean-Paul Brouchon et, vers la fin de l'après-midi, Marcelline qui déposait sur l'un des piliers du portail, La Nouvelle République des Pyrénées, que les vieux appelaient « Le Républicain ». La Nouvelle République des Pyrénées nous donnaient des nouvelles de l'équipe de Raymond, l'équipe Mercier, et de Barry Hoban, dit « Uncle Harry », équipier anglais de Raymond, et redoutable sprinter. Mon père disait : « Il est vite, Oban, très vite ». L'adverbe vite est aussi, ne l'oublions pas, un adjectif, et mon père ne l'utilisait qu'à propos des champions du Tour, le reste de l'humanité devant se contenter de rapide ou de prompt. Vite, c'est Hoban, ou Albert Dolhats, dit « Bébert–les-gros-mollets » que nous allions voir gicler entre les platanes bordant la rue commerçante de Maubourguet. C'était l'été.
Le Tour, c'est l'enchanteur de juillet et, sortant du Radiola, m'enchantait aussi, dans la fraîcheur du matin, la voix d'Annette Pavie disant la météo marine, sa « mer belle à peu agitée », son « échelle de Beaufort », son « vent de noroît », de « suroît », de « nordet ». Des mots qui sentaient le grand large, l'aventure. Et ceux qui prennent le large, les aventuriers, dans les Pyrénées, ce sont les grimpeurs. Que le soleil cogne, que la pluie soit violente, le brouillard épais, le froid mordant, ils se lèvent le cul de la selle et s'en vont. Ils ont des noms d'enfer : Bartali, Vietto, Bahamontès, Gaul, Pantani, Virenque à Luz Ardiden, Ullrich à Arcalis, Armstrong partout.
Je continue de prendre mes vacances en juillet, la canicule, les vélos, les dossards, le Tourmalet : l'enfance ne se barre jamais.
Christian Laborde
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