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© image créée à partir de fruggo (travail personnel) [cc-by-1.0] via wikimedia

LES HANNETONS, LES LÉGUMES ET LES DEUX FRANÇOIS

26 janvier 2012

« Bastingage » est la chronique de Christian Laborde, écrivain, publiée chaque mois sur le site Internet de la ville.

La nuit, avenue des Lauriers, maintenus au-dessus du sol par leurs hampes d'acier, les lampadaires orange sont dodus comme des hannetons. Ces hannetons énormes – leur taille est une conséquence du dérèglement climatique, de Tchernobyl ou de Fukushima -, passeront l'hiver, en vol stationnaire, sous les branches des arbres, veillant la nuit, dormant le jour. L'été venu, d'autres hannetons retrouveront, eux, leur frénésie dans les jardins, aux abords des lampes qui, sur les tables, font briller les bagues aux doigts des filles et la bouteille de rosé. Quelques-uns entreront dans les cuisines et prendront le vieil abat-jour émaillé pour le circuit automobile. A Pau, les hannetons sont de petits Fangio.

« On ne devrait jamais quitter Montauban », dixit, en 1963, Lino Ventura dans « Les Tontons flingueurs ». Dessinateur, coloriste et syllabiste, Rémy Bousquet n'a jamais eu l'intention de quitter Montauban qui est sa gare de Perpignan à lui. Quand il quitte cette ville, toujours provisoirement, c'est, par exemple, pour suspendre ses créations aux murs du chai du domaine Bordenave, chez mes amis André et Giselle, où nous nous sommes rencontrés. Les créations de Rémy ont souvent pour sujet le vin qu'il connaît depuis belle lurette, ayant grandi dans une famille de vignerons. C'est donc, un crayon dans une main et un verre ballon dans l'autre, que Rémy regarde le monde autour de lui. Et son constat est redoutable de précision. Le mot « bouchon », note-t-il, n'a pas le même sens à Paris où les pare-chocs s'entrechoquent, qu'à Montauban où l'on garde toujours à portée de la main un...tire-bouchon. D'où les mots accompagnant l'un de ses dessins : « Ça bouchonne à Paris et ça débouchonne chez nous ! » Signalons que le verbe « débouchonner » ne figure ni dans le Petit, ni dans le Grand Robert, dictionnaires élaborés sans doute par des buveurs d'eau.
Dans les dessins de Rémy – il signe Rémy -, les mots ont autant d'importance que les couleurs. Les mots, Rémy les aime. Il les aime au point de les laisser parler, d'écouter leur ramage. Car les mots parlent. Et leur parole n'a parfois rien à voir avec ce que dit le dictionnaire. Prenez l'expression « Chambre d'agriculture ». Selon le premier dico venu, il s'agirait d'une assemblée représentative des agriculteurs auprès des pouvoirs publics. C'est faux, précise Rémy qui, comme Boris Vian, prend les mots comme ils doivent être pris : au pied de la lettre. Pour lui la chambre d'agriculture, c'est le... dortoir des légumes. Et de dessiner une tomate, un potiron, une pomme de terre et un radis au lit. Une précision : dans ce dortoir, il n'y a pas de pion.

J'achète Le Point toutes les semaines. Pour déguster la chronique de Patrick Besson. Les autres pages - l'actu, le triple A, le monde tel qu'il va ou ne va pas -, je me contente de les feuilleter. Dans ces pages-là, il y a peu, la journaliste Emilie Trévert questionnait les candidats à la Présidentielle de 2012 sur leurs goûts musicaux. Jean-Luc Mélenchon, le seul tribun de cette campagne, aime Mozart, Marianne Faithfull et Brassens. François Bayrou, lui, écoute « L'Immortelle, chanson béarnaise de Nadau ». Quand Bayrou parle de lui, les journalistes pensent qu'il parle de nous. Nous serions donc comme lui, nous aimerions, nous aussi, les chansons de vieux. Car « L'immortelle » de Nadau c'est un truc de vieux. Avec ce genre de rengaine on est plus près du déambulateur que du dancefloor. C'est également une chanson pourave. Son verbe caminar – cheminer -, fleure bon en effet l'aventure spirituelle à deux balles, le patois fadasse des catéchistes. François, ce qu'il veut, en affichant un tel goût, c'est passer pour un homme de la terre, ayant des racines, des pieds jusqu'aux oreilles. Il voudrait ressembler un peu à François Mitterrand qui, chaque année, entouré de ses apôtres, escaladait la roche de Solutré. Parvenu au sommet, ayant posé son cul sur un caillou, Mitterrand parlait, délivrait la bonne parole aux journalistes recueillis. François, il voudrait faire de même. Il voudrait que nous cheminions derrière lui – « caminar, caminar » -, jusqu'à son tracteur, au sommet duquel il se hisserait. Puis, battant frénétiquement des paupières et se tournant vers nous, il nous bénirait, avant de nous inviter à reprendre en choeur avec lui « L'immortelle » de Nadau. Putain, ça craint ! Ajoutons que Mitterrand, quand on l'interrogeait sur les chansons qu'il aimait, évoquait, non pas n'importe quoi d'un « Nadau » de Jarnac, mais « Göttingen » ou « Marienbad » de Barbara.

Christian Laborde

http://www.facebook.com/pages/Christian-Laborde/336186326409

http://www.christianlaborde.com

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