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LE COMTE DE MORET

08 août 2008

Etrange histoire que celle du comte de Moret. La voici racontée par G. Bascle de Lagrèze, magistrat et historien palois dans son célèbre ouvrage : Le château de Pau et le Béarn, dont nous vous livrons un extrait de l'édition originale de 1871.

L'histoire et le roman se sont occupés de nos jours du comte de Moret, et il est étrange qu'on n'ait pas encore résolu le problème historique que j'ai discuté au congrès des Sociétés savantes à la Sorbonne : le comte de Moret fils d'Henri IV a-t-il péri très jeune sur le champ de bataille ou est-il mort très vieux en odeur de sainteté, sous l'habit d'un solitaire inconnu ?

Antoine de Bourbon, comte de Moret, était fils de Henri IV et de Jacqueline de Beuil, comtesse de Moret. Il naquit vers la fin de 1606 et fut légitimé en 1608.
« Sa majesté, dit le P. Grandet (Vie d'un solitaire inconnu), le fit conduire à Pau dans la vue de se conserver l'affection des Béarnais en lui confiant un prince de son sang qu'il espérait qu'ils considéreraient comme un autre lui-même. »

Le comte de Moret parlait Béarnais et avait l'accent du pays. Cet accent ne fut pas corrigé par son précepteur Dupleix qui était né à Condom et parlait Gascon.
Le souvenir de son enfance écoulée en Béarn fut toujours cher à Antoine de Moret. Il aimait à décrire le château, les jardins, le parc, et à raconter ce qui l'avait frappé à Pau ; un jour il vit passer les Maures chassés d'Espagne ; un autre jour il s'égara avec ses camarades dans les multiples allées du labyrinthe.

Moret acheva son éducation au collège des Jésuites à Clermont, où, d'après les Mémoires du P. de Marolles, il soutint des thèses en philosophie et en théologie avec un succès merveilleux. Lorsque le fils d'Henri IV fit son entrée dans le monde, c'était un beau et brillant cavalier qui ressemblait à son père par les traits du visage, l'esprit, et un peu trop par la légèreté des moeurs. Louis XIII lui témoignait des sentiments fraternels, mais au lieu de se destiner ce bouillant jeune homme à la carrière des armes, il lui donna des abbayes et des dignités ecclésiastiques. Il devint térriblement amoureux de Mme de Chevreuse et nous n'avons pas à raconter ici ses galateries.

Il voyagea beaucoup : à Venise, il devint fort épris d'une femme plus renommé par la bauté que par la vertu. Elle tarifa le prix d'un rendez-vous à la some de 300 ducats, Moret fit passer pour des pièces d'or des pièces d'argent qu'il avait fait dorer et ce procédé fut, avec raison, trouvé très mauvais par tous les nobles de Venise. Moret avait beaucoup d'esprit, et même trop. Il y a tant de gens qui n'en ont pas assez ! S'il lui arriva parfois de juger des oeuvres littéraires en homme de qualité et de blesser les poètes, il leur permettait des vengeances poétiques et faisait des avances pour la réconciliation. Gombaud, qu'il avait irrité, lui lança cet épigramme :

Vous choquez la nature et l'art
Vous qui n'êtes né que d'un crime,
Mais pensez-vous que d'un bâtard
Le jugement soit légitime ?

Moret allait soutenir un acte (c'est-à-dire une thèse), il invita Gombaud à y assister et il fit des merveilles. Le poète fut désarmé par l'amabilité du Prince.

L'abbé, malgré lui, ne rêvait que batailles, il prit parti pour Monsieur qui servait de drapeau aux ennemis du cardinal de Richelieu. Le cardinal le fit condamner comme coupable du crime de lèze-majesté à être dépouillé de tous ses biens et le comté de Moret fut réuni au domaine de l'Etat. Lorsque Montmorency et Monsieur, qui prenait le titre de lieutenant-général du royaumme, levèrent l'étendart de la rebellion à main armée, le comte de Moret se joignit à eux. Il commandait l'aile gauche de l'armée au combat de Castelnaudary, le 1er septembre 1632. Brûlant de se monter en héros, il s'élança vers l'ennemi avec plus de courage que de prudence. Cinq cents mousquetaires des gardes, cachés dans une embuscade, firent feu et le fils d'henri IV resta parmi les morts. Que devint-il ?

Vers ce temps-là on vit apparaître un pauvre anachorète qui faisait mystère de son nom et qui n'avait d'aure ambition que de vivre caché. Ce solitaire inconnu, mort en odeur de sainteté 59 ans après la bataille de Castelnaudary, était-ce le comte de Moret, qui, honteux de ses défaites, et repentant de ses fautes, s'était dérobé au monde pour se consacrer à dieu dans l'obscurité la plus profonde ?

Le P. Grandet a soutenu cette opinion qui a été réfutée par le P. d'Avrigny et celui-ci a été refuté à son tour par son propre éditeur. Le P. Daniel (Hist. De France, t. XIV, p. 102), après avoir examiné la question, dit que le fait pourrait n'être pas aussi fabuleux qu'on l'imagine.

Plusieurs historiens ont répété que le comte de Moret avait été tué durant la bataille. D'autres le font mourir après le combat. Le continuateur de serres dit qu'il mourut trois heures après le choc. Dupleix raconte qu'il fut transporté dans le carrosse de Monsieur à l'abbaye de Pouille. Le Mercure de france rapporte qu'il avait été blessé d'une mousquetade dont on le croyait mort. Le comte de Brienne, dans ses Mémoires emploie aussi la forme dubitative : on disait que le comte de Moret avait été tué. Dupleix, dans ses Mémoires, déclare que son ancien élève ne fut pas tué et se fit moine.

Selon moi, si le fils d'Henri IV eut été tué les armes à la main, on eut retrouvé son corps, on lui eut élevé un tombeau et nul doute ne serait resté sur la fin du jeune prince.

Qu'après son échec et la mort sanglante de Montmorency, éxécuté par le bourreau, Moret se soit fait ermite et se soit caché sous le nom de Frère Jean-Baptiste, nous pourrions citer des exemples de pareils renoncements au monde. Le frère Jean avait le même âge que Moret. Leurs deux portraits se ressemblent. Tallement des Réaux dit que tous les enfants d'henri IV, Moret était celui qui lui ressemblait le plus. On a entendu le Frère Jean dire : « Si je n'avais eu peur d'offenser Dieu, il y a longtemps que je me serais balafré le visage pour effacer les traits qui me font ressembler à Henri IV. »

Sous l'habit d'un pauvre ermite, le frère Jean avait une majesté simple, des manières nobles et un grand air qui trahissaient une haute naissance. Il conservait l'accent béarnais et parlait toujours du château de Pau où il avait été élevé. Nul autre Prince à cet époque ne fut élevé à Pau que le comte de Moret. Frère Jean brillait, par l'esprit, la distinction et la politesse. Il aimait comme Saint Bernard, pauvreté et propreté. Il avait une vive répugnance pour tout ce qui ressemblait à la mendicité et à la cupidité. Il préferait devoir son pain à son travail qu'à des quêtes. Il fabriquait de petits objets en laine et de jolies corbeilles d'osier. « J'en vends pour avoir le moyen de vivre, mais j'en donne beaucoup, ce sont celles qui me rapportent le plus. »

Il refusa un jour à une dame l'argent qu'elle ne lui offrait afin qu'il priat Dieu pour elle. « Je prierai pour vous, lui répondit-il, mais je ne vends pas mes prières. »
Il ne voulait pas que les messes dites pour les riches ou pour les pauvres fussent payées. « Cette pratique, dit le P. Grandet, n'est pas commune. »

Le solitaitre inconnu a parcouru le pays ou le comte avait voyagé. C'est à Venise que le comte avait fait le plus de folies, c'est là que l'ermite se livra aux plus rudes austérités. On eut dit qu'il voulait que l'expiation se fit au lieu même où la faute avait été commise.

Pendant la vie du Frère Jean, on se préoccupait déjà de savoir s'il était le comte de Moret. Il résista à tous les assauts de la curiosité et refusa constamment de dire son nom. Préssé de question par un évêque, il lui répondit : « Monseigneur, si vous m'ordonnez de dire qui je suis, j'obéirai, mais, vous ne me verrez plus, je quitterai aussitôt le pays. »

Un officier, M. de Granval, affirma sous la foi du serment à l'abbé d'Asnière, qu'il reconnaissait le Frère Jean pour être le comte de Moret Il avait connu le prince à la cour.

Louis XIV, ayant appris l'existence mystérieuse d'un fils d'Henri IV, fit donner des ordres le 30 octobre 1687 par le Marquis de Chabannes, secrétaire d'Etat, à l'abbé d'Asnière de rechercher la vérité. L'abbé se livra à des informations qui semblèrent démontrer que le solitaire inconnu était réellement le fils du grand Henri. L'ermite ne voulut jamais dire s'il l'était ou s'il ne l'était pas. Louis XIV respecta le mystère dont il s'entourait. » C'est un homme de bien, dit-il, il veut rester inconnu, il faut le laisser en paix et ne pas s'opposer à ses desseins ».

Dans l'hypothèse ou le comte de Moret a réellement succombé à Castelnaudary, on ne comprend pas l'incertitude qui règne sur le moment de sa mort, et l'impossibilité de dire où son corps fut déposé. L'extrême ressemblance du solitaire inconnu avec le grand roi ; ses larmes lorsqu'il apprit la mort d'une fille naturelle de Henri IV ; son refus de déclarer qu'il n'était pas le comte de Moret lorsque cette déclaration eut assuré son repos, tout est inexplicable.

Dans l'hypothèse contraire, tout se comprend. La pensée de fuir le monde s'explique par la honte d'une défaite ; la piété de l'ermite par un retour aux études religieuses ; son austérité par le désir d'expier des fautes graves.

Lorsque le solitaire inconnu fut près de mourir, un religieux lui demanda de lui faire connaître la vérité qu'il ne révèlerait qu'après sa mort, Frère Jean répondit : « il y a plus de 40 ans que je travaille à me cacher et vous voulez me faire perdre dans un quart d'heure un travail de tant d'années ? »

Tout porte donc à croire que le solitaire dont la vieillesse fut si édifiante était réellement le comte de Moret dont la jeunesse fut si folle.

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