12 juin 2020
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Mémoire(s) de confinement regroupe les impressions d'un confiné

Poursuivez la découverte des témoignages qui feront l'histoire de demain. Voici celui de Paul Mirat, qui habite Meillon.

Nom
Mémoire(s) de confinement, les archives communautaires de Pau partagent les impressions d'un confiné

Adresse
Direction Culture, Usine des Tramways, Pont Lalanne, Pau, France

Téléphone
05 59 98 78 23

Tarifs
gratuit

Adresse email
patrimoines@agglo-pau.fr

"Les avions, voitures, hélicos, remplacés par les chants d'oiseaux."

"Avant, immergé dans le monde associatif, je courais les réunions et voilà qu'un virus envoie les projets aux oubliettes. Le gouvernement en a décidé ainsi, pour sauver des vies, restez sur votre canapé. Nous obéissons et nous mettons tous aux abris, chacun chez soi. J'essaie d'imaginer comment mettre à profit cette brisure nette du rythme, l’œil rivé sur une immensité désertique inattendue, vierge comme les semaines à venir étalées sur l'agenda.

Depuis plusieurs jours déjà, le temps était beau et sec. Dans le ciel bleu, jour et nuit, passaient de longs vols de grues, encore plus bavardes et plus nombreuses que d'habitude. C'était le calme, le silence du début ! Disparus avions, voitures, hélicos, remplacés par les chants d'oiseaux. De temps en temps un tracteur traverse le village, la remorque chargée de lourds légumes."

"Je fais les courses et improvise six repas quotidiens"

"Avant, au réveil ou presque, j'avais pour habitude d'attendre la fourgonnette de ma jolie boulangère. Avec quelques mots gentils, elle me donnait le pain et les nouvelles. Je l'attends, elle ne passera plus ! Ce premier matin de confinement, je n'en reviens pas. Planté dans mes pantoufles, je me console en regardant virevolter les premières hirondelles. C'était le temps des primevères, des tulipes et des crocus ; les forsythias et les cytises éclataient sous un doux soleil. Les chimonanthes embaumaient. C'était le temps du jardin jaune.

Je le passais au téléphone, prendre des nouvelles des uns, des autres, repousser les rendez-vous, que faire ? Les idées, les projets, il faut tout reporter. Tant pis pour ce magnifique printemps ! Nous nous calfeutrons. Ma femme et un de nos enfants télétravaillent au premier étage. Je fais les courses et improvise six repas quotidiens. Impressionnant défi qui me comble : gâte-sauce, commis aux épluchures, petit mitron, j'ai plus ou moins bien coiffé toutes les toques ! Soupes, gratins, grillades, salades, gâteaux, un vrai touche à tout des fourneaux... Ici, pas de télé ici, tradition familiale sans doute. Nous l'allumions très peu autrefois, pas de raison de changer. J'avoue n'avoir pas hésité devant quelques films diffusés en clair sur Canal, ni manqué les derniers épisodes d'Apocalypse. Plutôt que la télé, je préfère découvrir des musiques de toutes les époques et de tous horizons. Une quête inexorable qui m'enchante. J'y passais déjà mes soirées, je n'ai eu qu'à continuer. Le jour, je dévore les sélections de livres que Cécile, ma libraire préférée, me fait parvenir. Elles me touchent toujours au plus près.

Avril s'invite. Les tulipes de Virginie font ployer le vieux magnolia, vigne-vierge, lavande, iris pastels ou francs, pivoines, une débauche de muscaris et de lilas, un grand soleil très doux, c'est le temps du jardin bleu. Penché sur mes plates-bandes, j'apprends des airs canaille aux merles qui répètent à satiété tout ce que je leur siffle.

"Si tu veux inviter des mésanges, tu n'as qu'à mettre des graines de tournesol " me conseille Jean, mon voisin botaniste, ornithologue, géologue, anthropologue, ami des pierres, des arbres et des animaux ; il tient de Pierrine Sacaze, de John Muir et de Thoreau. Sur les gondoles du dernier magasin du village, je vois ces sacs de graines mélangées pour " oiseaux du jardin ". Je charge un bon quintal sur l'épaule et retourne à la maison. Les premiers jours, le rouge-gorge fait la loi, les autres attendent qu'il se soit servi pour s'approcher du festin, et en moins d'une semaine toutes les mésanges du quartier étaient là. Pinsons, moineaux et tourterelles rivalisant de galanterie devant ces demoiselles, azurées ou charbonnières.

Jouir chaque matin de ce petit monde qui vient picorer gaiement sous mes yeux sera ma première résolution."

"Le rapport avec les voisins relève un peu du surnaturel"

MIRATPaul-Photo

"J'ai la chance de vivre en pleine campagne, dans le petit village de Meillon, célèbre pour son équipe de foot et ses beaux légumes. Dans un petit village, le rapport avec les voisins relève un peu du surnaturel, il va encore au-delà avec les primur vesiis, les premiers voisins ! Donc, dans un Meillon confiné, la majeure partie des voisins est aux champs, ils récoltent, cultivent, retournent, sèment pour les prochains printemps. Lors de la promenade quotidienne, nous papotons de loin quand au bord d'un chemin, je tombe en arrêt devant les rangées de magnifiques pieds de fèves.

J'étais comme un épagneul devant une bécasse quand le propriétaire arrive et m'annonce que ce sont les toutes premières, il va les ramasser cet après-midi. Dès 17h, je montais le gué près de sa ferme et revins à la maison chargé de jeunes asperges, de fraises et de gousses bien dodues. 

Pour faire face à la fermeture des halles, des marchés, des restaurants et des boutiques, plusieurs maraîchers meillonais se mettent soudain à la vente à domicile. Le spectacle des granges débordantes de couleurs est superbe : fèves, petits-pois, pommes de terre nouvelles, aillet, oignons nouveaux, blettes et salades, asperges, fraises, premières tomates, artichauts et poivrons chatoyants attendent sagement le chaland.

Les confitures et coulis mis en bocaux l'année précédente attirent aussi l'oeil des gourmands.

Grâce au "confinement", les meilleurs produits ne sont plus qu'à cent mètres de la maison. Pour le pain, les fruits, la viande, etc, une mini supérette vient d'ouvrir ses portes au village voisin, elle fera très bien l'affaire. Le marché de voisinage sera une des belles découvertes de ce temps rattrapé."

"Voici le temps du jardin rouge"

"L'attestation découpée dans la presse quotidienne autorise un déplacement d'une heure, je fais le tour des voisins, nous nous parlons de loin, chaleureux ou fatalistes. Comment vont les Anciens ? Le chèvre-feuille et le jasmin couvrent les murs des maisons, balades aux parfums envoûtants, les oiseaux s'en donnent à cœur joie. Je porte les épluchures aux agneaux de Nadine et le pain sec à la jolie pouliche baie d'Olivia qui fait le tour de son pré au galop pour fêter le sac plein, jetant l'encolure ici et là, "culeyant" et pétaradant avant de venir manger les quignons dans ma main.

Depuis quelques jours, plus besoin d'attestation, nous avons retrouvé une petite liberté de mouvement. L'arrêt momentané de la grande horloge a sauvé de l'oubli tous ces petits bonheurs gratuits. Hortensias, roses, capucines, pétunias et giroflées minaudent au soleil. Voici le temps du jardin rouge."

Paul Mirat - Meillon, le 30 mai 2020